Avortement

« Un avortement est un meurtre. »

Cette affirmation est un point de vue plus qu’un préjugé, mais un point de vue en désaccord avec les conclusions des débats sur la bioéthiques qui sont à l’origine des lois européennes sur l’avortement.

D’après la législation européenne, il est clair que l’avortement n’est pas un meurtre. L’embryon ou le fœtus n’étant pas considérés comme des personnes humaines, ils ne peuvent être victimes d’homicide. Ils ne sont pas non plus considérés comme des objets. La question de leur statut juridique n’est pour le moment pas tout-à-fait réglée, et est laissée à l’appréciation des états membres.
Voir l’article d’Euronews sur le statut juridique de l’embryon en Europe
Voir le dossier documentaire du Master 1 Gestion de l’Information et de la Documentation de l’Université Paris 8

La question de l’avortement fait débat. Il n’y a pas de réponses simples et définitives. S’y opposent plusieurs conceptions de la vie, et du vivant.
C’est une question de bioéthique, qui est un champ d’étude et de législation mouvant. La bioéthique est une discipline qui mêle médecine, biologie, génétique, philosophie, droit, sociologie, théologie …

Toute la question est donc : quand commence-t-on à être un être humain, une personne, avec des droits en tant que personne ?

Noëlle Lenoir, chargée en 1990 par le Premier ministre français Michel Rocard d’une réflexion sur les questions éthiques soulevées par les développements de la recherche scientifique, résume alors ainsi les trois principales positions sur l’embryon :

« – L’embryon est déjà une personne humaine. […] Cette conception conduit à condamner toute recherche sur l’embryon; celui-ci ne saurait être traité comme du matériel biologique.

– L’embryon, jusqu’à un certain stade, n’est qu’un simple amas de cellules indifférenciées. Comme tout autre matériel génétique, il peut faire l’objet d’expérimentation.

– L’embryon est un être humain en devenir, une « personne humaine potentielle », selon l’expression du Comité consultatif national d’éthique. En tant que tel, il a droit au respect de sa dignité, ce qui impose la limitation des expérimentations susceptibles d’être pratiquées sur lui. »
Voir l’article Wikipedia sur la bioéthique
Voir l’article du site de la Documentation Française « Contraception et IVG, 25 ans après la loi Veil »

Selon la doctrine chrétienne, la personne humaine existe dès la fécondation. Le zygote (œuf fécondé), serait donc déjà un être humain à part entière. Pour le mouvement anti-IVG (ou pro-vie), c’est le fait que le zygote contienne tous les éléments de l’ADN de l’être humain, et qu’aucun apport extérieur supplémentaire ne soit nécessaire, qui fait qu’on peut donc déjà le considérer comme un être humain.

Pourtant, les conclusions des comités de bioéthique en Europe notamment est qu’il n’y a pas un moment précis où l’embryon, et le fœtus, devient une personne. On a considéré que, plutôt qu’un moment précis où le fœtus acquiert tous ses droits en tant que personne, il y a une lente évolution où le fœtus acquiert de plus en plus de droits, jusqu’à ce que ce soit devenu une personne. Ces conclusions ont donné naissance aux législations sur l’avortement.

En France, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) reconnait l’embryon ou le fœtus comme « personne humaine potentielle ».
Voir l’article Wikipedia sur le foetus humain

Il y a donc une évolution progressive d’un « amas de cellules » en un « être humain ».

Mais le caractère principal qui a été retenu pour déterminer le moment où le fœtus est suffisamment humain pour commencer à avoir un droit à la vie, est la viabilité. L’embryon ne peut vivre sans sa mère, ses fonctions vitales ne sont pas autonomes. Ce serait la viabilité du fœtus, sa capacité à survivre hors du ventre de la mère, qui marquerait le début du vie humaine viable. Ce cap de la viabilité varie, mais on considère qu’il est autour de 12 semaines de grossesse. C’est pour cela qu’en Europe, le délai légal d’avortement est fixé à 12 semaines en général.

Pour le philosophe Francis Kaplan,  il y a une différence entre être « du vivant » et un « être vivant ». L’embryon « est vivant », mais ce n’est pas pour autant « un être vivant ». C’est un humain en devenir, c’est une potentialité.

Gregg Henriques, docteur en psychologie, donne un exemple :
« Considérez que je me gratte le bras, des milliers de cellules humaines vivantes vont mourir.  Néanmoins, malgré le fait que ces cellules sont clairement « humaines » en terme de structure et de composition, et sont clairement vivantes (en termes de métabolisme, croissance, complexité organique, etc.), personne ne suggérera de faire un enterrement pour chaque cellule ayant péri. En d’autres termes, être une personne demande bien plus qu’avoir de l’ADN humain, et d’être vivant dans le sens biologique technique du terme. »

Le philosophe politique Michael Sandel rejette le dualisme qui est fait entre « personne » ou « objet ». L’univers moral n’a pas à être binaire. Par exemple, un séquoia n’est ni une personne, ni un objet. Pourtant, on reconnait sa valeur, sa préciosité, le fait qu’il soit digne de respect.
De la même façon, le statut de l’embryon n’a pas à être soit simple objet, soit une personne comme les autres.

Pour aller plus loin, Sandel émet l’hypothèse d’un incendie dans un centre de fertilité. Si on avait le choix entre sauver une petite fille de 5 ans, ou 10 embryons, qui choisisserions-nous de sauver ?
Pour Sandel : « le fait que toutes les personnes étaient auparavant des blastocystes ne veut pas dire que tous les blastocystes sont des personnes. C’est un raisonnement fallacieux. Le fait que tous les chênes aient été des glands ne veut pas prouver que chaque gland est un chêne. »

Cela va à l’encontre du point de vue du mouvement anti-avortement, qui considère que l’embryon, ou que l’œuf fécondé, est une personne, du seul fait qu’il ait déjà l’ADN complet du futur humain.
Voir l’article du site La Vie des idées sur le livre de Francis Kaplan « L’Embryon est-il un être vivant ? »
Voir la tribune de Gregg Henriques, sur le site Psychology Today « When does « It » becomes a person? » (en anglais)
Voir l’article de la BBC « When is the foetus ‘alive’? » (en anglais)
Voir l’article de DNA science blog « When does a human life begin? » (en anglais)
Voir l’article de Harvard Magazine « Debating the moral status of the embryo » (en anglais)

Il est vrai que pour des parents qui attendent un bébé, l’embryon ou le fœtus est un être à part entière, qui fait déjà partie de la famille. Une fausse couche est vécue comme une perte et un traumatisme par des parents. Mais dans le droit français, le fœtus et l’embryon n’ont pas de personnalité juridique. Ils sont, juridiquement, considérés comme objets, et non comme personnes humaines. Pour être doté de la personnalité juridique, l’individu doit être né vivant et viable. Un enfant mort-né n’a par exemple pas de personnalité juridique.
Voir l’article du site Cours-de-droit.net sur le statut juridique de l’embryon et du foetus en France
Voir l’article du site Jurispedia.org sur le statut juridique de l’embryon et du foetus en France

Dans l’Union Européenne, la plupart des états autorisent l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Seule Malte l’interdit complètement.
Voir l’article du site Toute l’Europe.eu sur le droit à l’avortement dans l’UE

2 thoughts on “« Un avortement est un meurtre. »

  1. Madame, Monsieur,

    Ce que vous appelez ici « préjugé » est simplement une idée que vous ne partagez pas et votre réponse le prouve.

    1) Vous répondez à ce « préjugé » par une pétition de principe.

    Les références que vous faites au statut juridique des embryons sont totalement hors de propos car, lorsque l’on affirme que l’avortement est un meurtre, c’est évidemment pour condamner moralement les lois qui l’autorisent. Défendre ces lois en se fondant sur ces mêmes lois est une sorte de pétition de principe, procédé rhétorique sans aucune valeur de vérité.

    2) Vouz répondez à ce « préjugé » par des arguements d’autorité, ce qui est un comble !

    Cette question est philosophique et concerne l’interdit de l’homicide : pourquoi est-il immoral de tuer un homme de sa propre autorité ?

    L’avis du Conseil Consultatif national d’éthique n’a aucune valeur philosophique en tant que tel et vous n’expliquez pas quel raisonnement le sous-tend. Vous l’utilisez comme un argument d’autorité.

    L’argument de votre philosophe, tel que vous l’énoncez, n’est pas tellement convainquant lui non plus car vous ne démontrez absolument pas le bien-fondé de sa définition de l’être vivant par l’autonomie des fonctions vitales. Vous l’utilisez donc, elle-aussi, comme un argument d’autorité.

    À suivre votre philosophe, diriez-vous qu’un adulte doté d’un cœur artificiel perd son statut d’être vivant, puisqu’il ne jouit plus de l’autonomie de toutes ses fonctions vitales ? Et un nourrisson, puisqu’il est incapable de se nourrir seul (bien que ses fonctions vitales soient autonomes) ?

    À l’inverse, à trois jours du terme de la grossesse, les fonctions vitales de l’enfant sont évidemment autonomes et l’avortement est pourtant autorisé si l’enfant est porteur d’une maladie grave et incurable. Est-ce encore un « préjugé » que de considérer cet avortement « médical » comme le meurtre d’un malade ?

    3) L’assimilation de l’avortement à un meurtre est une idée fondée philosophiquement et n’a rien, en soi, d’un préjugé.

    Voici un exemple de raisonnement pouvant aboutir à cette idée.

    – Un nourrisson n’est pas autonome et n’a pas de vie intérieure, puisqu’il ne maîtrise encore aucun langage.
    – Il est pourtant clair que la mise à mort d’un nourrisson est immorale.
    – L’argument de l’autonomie ou de la conscience ne tient donc pas.

    Pourquoi donc considère-t-on l’infanticide comme un meurtre ? Parce qu’il est un homme conscient en puissance.

    – On ne tue pas un nouveau-né car il est un homme conscient en puissance
    – or l’embryon est un homme conscient en puissance à partir du moment où il a une identité génétique propre
    – l’identité génétique propre existe dès l’instant de la fécondation
    – donc l’avortement est un meurtre dès l’instant de la fécondation.

    ————————————

    Ainsi, ce que vous appelez préjugé peut avoir un fondement tout à fait rationnel.
    Vous ne trouvez par ailleurs à lui opposer qu’une pétition de principe et des arguments d’autorité.
    Votre entreprise de lutte contre les « préjugés » est donc ici malhonnête et ne vous sert qu’à noter d’infâmie une idée qui vous déplaît. Ce procédé est d’une malhonnêteté regrettable.

    Cordialement,

    Quentin

    1. Cher Quentin,

      Merci de votre message. Effectivement, sur cet article-ci, ce n’est pas tout-à-fait un préjugé. C’est plutôt un point de vue, mais qui est je pense outrancier.
      Le terme « meurtre » me semble faux et inapproprié, pour un certain nombre de raisons.

      Je fais bien référence à des lois, mais ces lois ne sont pas justes, ou ne détiennent pas une vérité simplement parce qu’elles sont lois. Il ne s’agit pas de faire un argument d’autorité.
      Ces lois détiennent à mon avis une vérité parce qu’elles sont basées sur des longs débats de bioéthique, et sur des constatations scientifiques, sur des réalités biologiques.
      La législation sur l’avortement fait sens, et les arguments bioéthiques derrière sont à mon avis solides.

      Mais j’ai tenu compte de vos critiques, l’article était en effet imparfait, et incomplet. Je l’ai donc complété, afin qu’il soit plus explicatif et que l’on comprenne donc mieux la logique derrière les lois sur l’IVG, ainsi que les différents points de vue sur l’IVG et le statut de l’embryon.

      Et vous avez raison : ce n’est pas parce qu’une loi est loi qu’elle détient la vérité. Il existe des lois qui ne sont ni justes ni fondées. Je crois aussi que les lois peuvent évoluer, et qu’elles doivent être discutées, dans le cadre d’un débat civil et démocratique.
      Il n’existe pas d’être humain pleinement autonome et indépendant. Un adulte doté d’un cœur artificiel est bien entendu un être vivant et une personne, tout comme quelqu’un qui suivrait un traitement dont sa vie dépend, tout comme un nourrisson, qui comme vous le dites est viable et autonome.

      « Est-ce encore un « préjugé » que de considérer cet avortement « médical » comme le meurtre d’un malade ? »
      Ici, les interruptions médicales de grossesse, intervenant de façon tardive, sont faites pour des motifs bien précis, pour des maladies graves et incurables, ou si la vie de la mère est menacée.

      Et les IMG sont rares, autour de 7000 par an en France. Et combien sont vraiment à quelques jours de l’accouchement ? Au Québec, qui n’a pourtant aucun délai d’avortement, 92% des accouchements ont lieu à moins de douze semaines de grossesse.

      Oui, on met bien fin à la vie d’un fœtus, mais est-ce pour autant un « meurtre » ? Est-ce que l’euthanasie est un meurtre ? Est-ce que Vincent Lambert a été assassiné ?
      Je pense qu’on considère l’infanticide comme un meurtre parce que le nourrisson sorti du ventre de sa mère est venu au monde. Il est né, il existe et a une personnalité juridique. Il ressent, il a des émotions. Il est autonome et viable (dans une certaine mesure), est un être vivant, un être humain indépendant.
      Je pense que cela ne fait pas débat.

      Pour ce qui est de l’identité génétique, la position bioéthique sur laquelle sont fondées les lois sur l’avortement, est que ce seul critère n’est pas suffisant.

      Ils ont tous deux la même identité génétique, pourtant je pense qu’il fait consensus qu’on ne peut comparer un nourrisson et un zygote.
      Un œuf n’est pas un poussin. Un gland n’est pas un arbre, même pas une jeune pousse.

      Pour toutes ces raisons, je rejoindrais donc les conclusions des comités de bioéthique. Le terme de « meurtre » ne reflète pas la réalité.

      Cordialement,

      Xavier

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